Peter Doig, nulle terre étrangère.

Peter Doig

Ma première rencontre avec Peter Doig a eu lieu dans un musée de Montréal. Journée froide de mars 2014, un dimanche banal. Le nom de cet artiste ne m’était pas inconnu. Peter Doig m’avait été présenté comme le «peintre européen le plus côté au monde de son vivant». Impressionnant statut pour un artiste dans la cinquantaine, en vie.
Avec fierté les Montréalais accueillaient un enfant prodigue, de retour sur ses terres. L’Anglais élevé à Montréal était sur ses terres. 
Peter est né en Ecosse (pour être précis). Mais il a vécu une partie de son enfance à Montréal, Londres mais aussi Trinidad. Trinidad est une grande île à l’extrême sud de l’arc caribéen. Tout en bas, à quelques kilomètres du continent sud-américain. On y reviendra car elle sera le déclencheur d’une petite révolution personnelle pour Peter Doig.

En Europe sa vie se résumait à étudier la peinture, à Londres. A faire des aller-retours avec le Canada. De cette époque il nous reste des œuvres «continentales». Des ciels canadiens neigeux, un air figé par le froid, des lacs solides comme des miroirs. Une palette neutre, moins inspirée que la période qui suivra. Décidément nul ne peut être prophète en son pays.

Début des années 2000.
Doig revient sur l’île de son enfance – avec femme et enfants – à Trinidad.
Débute alors la période tropicale.

Peter Doig
Peter Doig dans son atelier

Fraichement débarqué, Doig ne pouvait pas se revendiquer de Trinidad. Pas tout de suite. Le statut d’exilé ne nous donne pas accès à la réalité du pays d’accueil. Comme dans une nouvelle aventure amoureuse notre point de vue est biaisé. Il n’est pas très subtil pour tout comprendre à notre nouvelle réalité.

Sagement, l’artiste a attendu. Quelques années. Avant d’oser peindre sur Trinidad.
Et puis il s’est lancé. Enfin.

 

Les thèmes aussi sont devenus plus fins. Doig est connu pour peindre des paysages. Mais il y ajoute toujours une autre dimension, «a mental space in landscape» dit-il souvent avec ironie.
Avec Trinidad Doig aborde le paysage tropical avec réalisme.
Il fallait oser. Quand vous êtes entouré de cette nature galbée, fière, forte. Difficile de l’ignorer.
Pourtant Doig peut s’obstiner à peindre le pan de mur orphelin comme un rêve abandonné et une bouteille de bière cassée.

De tous les peintres «étrangers» au monde tropical, il est le seul à casser le mythe paradisiaque avec autant de talent.

Trinidad est un pays chaotique.
Île indépendante. Ancienne colonie anglaise. Peuplée par différentes populations venues d’Afrique, d’Europe, d’Inde du sud. Un melting pot d’apparat comme beaucoup de sociétés post-coloniales. Une violence sourde et dramatisée qui rend la vie paranoïaque. Un développement pétrolier qui est loin d’en faire un émirat. Trinidad n’est pas une île idéale.

Doig la dépeint avec la franchise d’un frère. Il ne critique pas. Il décrit. Et ainsi il lui rend hommage.

Dans l’exposition de Montréal («Nulle terre étrangère» 2014) j’ai retrouvé les ciels blancs de trop de lumière. Les rues démontées de Port-of-Spain. Le mouvement permanent. Les bars borgnes d’où sortent des basses de soca. Ces rythmes caribéens qui sont la bande sonore de la vie quotidienne là-bas.

Les sous bois sombres de Grande-Rivière d’où surgissent des ombres sans nom.

Peter Doig
Grand Rivière (Trinidad)

Le silence des heures immobiles sous le soleil de midi. Quand le sable chaud est simplement brûlant et qu’il mange toute nuance. Et qu’un cheval blanc passe entre les vautours qui picorent les bébés tortues à peine éclos sur une plage déserte.

Peter Doig
Dessin préparatoire – Peter Doig.

 

L’isolement de l’homme, qui noie un pélican pour se nourrir.

Peter Doig

La nature violente, qui par exemple vient mouiller ses toiles une nuit de cyclone, et lui qui accepte et joue avec ces coulures.

Il s’improvise même affichiste. Dans le plus pur style du «lime» (prononcer «laïme» à l’anglaise) trinidadien. Le «lime» est un rite païen qui consiste à prendre le temps.

Toutes les classes sociales de Port-of-Spain s’adonnent au «lime».
Sortir, prendre 
un verre et discuter en écoutant une musique un peu trop forte. Prendre glacière et voiture pour aller «là où ça se passe».

Dans le cas de Doig, il a organisé à Port- of-Spain un ciné-club. Organiser à Trinidad s’apparente à «improviser» en Europe. Il a réuni quelques chaises, un vidéo projecteur et des DVD de films de répertoire. Il peint lui-même les «affiches» pour annoncer le film du jeudi soir.

Chacun vient avec sa glacière, et la soirée se passe à regarder (plus ou moins) le film et à rebâtir le monde autour d’une Stag, bière locale immortalisée dans ses tableaux. Arriver à capter ces moments suspendus où tout le monde se mélange, où toute forme de productivité concrète est bannie.
Cette philosophie de vie fait partie de la démarche.
On peut appeler cela de la nonchalance.
Avec dédain.
Mais parfois cet exercice est élevé au niveau d’un art martial.
Un bouddhisme tropical du lâcher prise.
Peter Doig, l’anglais de Montréal, a bel et bien réussi à peindre l’air des Tropiques.
Magnifique.

JB

Quelques toiles de Doig.

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